Senegal

Vulnerable
Beijing’s Media Influence Efforts
Notable
32 85
Local Resilience & Response
Low
24 85
Scores are based on a scale of 0 (least influence) to 85 (most influence)

Le présent rapport a été réalisé dans le cadre du projet de Freedom House consacré à l’influence de Pékin sur les médias à travers le monde (2022). Cette étude révèle que le Parti communiste chinois a redoublé d’efforts depuis 2019 pour influencer les flux d’informations internationaux, en faisant appel à des tactiques plus sophistiquées de dissimulation et de coercition. Des journalistes, des organisations de la société civile et certains gouvernements réagissent toutefois à ces campagnes, ce qui en atténue les effets. La méthodologie et les conclusions du rapport complet sont disponibles en anglais, en espagnol et en chinois. Le présent document propose une étude de cas approfondie de la situation au Sénégal.

 

Efforts d’influence de Pékin sur les médias

Notables

32 / 85

Résilience et riposte des acteurs locaux

Faibles

24 / 85

Statut 

Vulnérable

 

 Principaux constats

  • Des efforts d’influence constants: Les efforts d’influence de Pékin sur les médias au Sénégal sont restés stables au cours de la période étudiée (2019-2021), alors que plusieurs grandes opérations de communication avaient été mises sur pied auparavant. Différents groupes de presse privés et publics du pays ont conclu des accords de partage de contenus avec des médias d’État chinois. Le Sénégal reste pour Pékin une porte d’entrée pour cibler l’Afrique de l’Ouest francophone, en particulier grâce à une forte présence locale de Radio Chine internationale.
  • Un impact limité: Les médias chinois diffusent et publient principalement en français, or on estime que le français, malgré son statut de langue officielle, n’est parlé que par 20 à 30 % de la population. Ces contenus francophones touchent généralement les élites politiques et économiques, mais pas le Sénégalais moyen. Selon le dernier sondage disponible, en 2017, 64 % de la population sénégalaise avait une opinion positive de la Chine, un chiffre en recul par rapport aux années précédentes (voir la partie « Impact sur l’opinion publique »).
  • La présence de Radio Chine internationale: Le média d’État chinois le plus présent au Sénégal est la version francophone de Radio Chine internationale (RCI), qui possède des studios de radio et de télévision plus modernes que ceux des autres médias internationaux implantés à Dakar. La radio y emploie plusieurs journalistes locaux qu’elle a elle-même recrutés et formés. Radio Chine internationale Français propose des émissions en français et en chinois sur quatre fréquences FM : à Dakar, où vit 25 % de la population sénégalaise, ainsi que dans trois grandes villes situées dans le nord, le centre et le sud du pays. Le site internet de RCI Sénégal a enregistré au total 1,3 million de visiteurs entre 2019 et 2021 (voir la partie « Propagande »).
  • Diplomatie publique et accords de partage de contenus: L’agence de presse Xinhua a conclu un accord de partage de contenus avec Seneweb, le site internet le plus visité d’Afrique subsaharienne francophone. En vertu de ce contrat, Seneweb publie des tribunes de l’ambassadeur de Chine au Sénégal. Xinhua a également un accord avec l’Agence de presse sénégalaise. China Media Group, de son côté, a signé un accord avec la Radiodiffusion télévision sénégalaise (RTS), organisme national de radiodiffusion et de télévision. Le quotidien d’État Le Soleil fait parfois paraître des articles pro-Pékin sans aucune analyse critique (voir la partie « Propagande »).
  • Une couverture limitée de la crise des Ouïghours: Si l’accès aux médias nationaux et internationaux en ligne est relativement libre, le fait que la presse locale n’ait que peu évoqué les atrocités commises contre les Ouïghours et d’autres minorités musulmanes dans la région ouïghoure du Xinjiang est assez surprenant dans un pays à 95 % musulman, et semble indiquer une tendance à l’autocensure. Aucune campagne de désinformation ayant ciblé ou atteint les consommateurs d’actualités au Sénégal à l’aide de faux comptes n’a été recensée au cours de la période étudiée. En revanche, l’ambassade de Chine a organisé des conférences de presse dans le pays afin de propager de fausses informations, qui ont ensuite circulé dans les médias locaux, au sujet des violations des droits humains en Chine (voir la partie « Propagande »).
  • Contrôle des infrastructures de diffusion: Les entreprises chinoises occupent une position privilégiée dans les infrastructures de diffusion de contenus au Sénégal. StarTimes, société privée affiliée au Parti communiste chinois, propose des services de télévision par satellite, et une autre entreprise privée chinoise détient 20 % du marché du smartphone. Le géant Huawei, étroitement lié au Parti communiste chinois et impliqué dans la conception de systèmes de censure et de surveillance en Chine et à l’étranger, participe au développement du réseau mobile de cinquième génération (5G). Des équipements Huawei ont été utilisés par l’État sénégalais pour bloquer l’accès à certains sites internet, et la multinationale a également construit un data center destiné à héberger l’ensemble des données gouvernementales. Les pouvoirs publics sénégalais commencent en outre à envisager l’adoption de systèmes de contrôle de l’internet semblables à ceux du Parti communiste chinois (voir les parties « Contrôle des infrastructures de diffusion » et « Diffusion des normes »).
  • Résilience des médias et du système juridique: Au cours de la période étudiée, les manœuvres de dissimulation, de corruption ou de coercition du Parti communiste chinois ont surtout été déjouées grâce à la résilience structurelle des médias, à une déontologie journalistique rigoureuse et à la défense de la liberté de la presse par la société civile. Certains journalistes employés par des médias ayant signé des accords de partage de contenus avec Xinhua ont révélé qu’ils préféraient reprendre les articles de l’agence consacrés au sport ou à des sujets lifestyle plutôt qu’à des questions politiques de façon à limiter la propagande. En 2018 (avant la période examinée, donc), l’autorité nationale de régulation des médias avait tenté de faire appliquer la loi en statuant contre StarTimes dans le cadre d’un litige, mais l’opérateur chinois est finalement parvenu à contourner les décisions rendues (voir la partie « Résilience et riposte »).
  • Failles et vulnérabilités: Le Sénégal ne compte pas beaucoup d’experts indépendants spécialistes de la Chine, du Parti communiste chinois ou de la situation en matière de droits humains dans l’État-parti. La plupart des professionnels qui possèdent une expérience des questions chinoises sont liés soit au gouvernement sénégalais, soit au gouvernement chinois. La propriété des médias manque globalement de transparence en raison des failles du cadre réglementaire en la matière. Des journalistes ayant enquêté sur les investissements chinois dans le pays ont été poursuivis pour diffamation. La liberté de la presse est de plus en plus criminalisée, notamment par le biais d’un nouveau Code de la presse entré en vigueur en 2021, qui prévoit des peines d’emprisonnement pour les journalistes en cas de diffamation ou de publication de « fausses nouvelles », et cette tendance constitue une vulnérabilité croissante (voir la partie « Résilience et riposte »).

Préambule

Le Sénégal se classe dans la catégorie des pays « partiellement libres » selon Freedom in the World 2022, le rapport annuel de Freedom House sur les droits politiques et les libertés civiles1 . C’est l’une des démocraties électorales les plus stables d’Afrique. Les médias du pays jouissent d’une relative indépendance, mais la liberté de la presse reste quelque peu restreinte par les lois sur la diffamation. De nombreux groupes de presse font face à des pressions financières qui les rendent vulnérables à l’influence du Parti communiste chinois (PCC). Certains sont financés ou contrôlés par des responsables politiques ou par des entrepreneurs proches du gouvernement. Le français, langue officielle du Sénégal, n’est parlé selon les estimations que par 20 à 30 % de la population ; environ 40 % des Sénégalais ont pour langue maternelle le wolof, et il existe d’autres langues locales.

Les relations diplomatiques entre le Sénégal et la République populaire de Chine (RPC) ont été rétablies le 25 octobre 2005, après des années de rapports en dents de scie qui ont fait suite à l’indépendance de l’ancienne colonie française2 . À peine son indépendance acquise, en 1960, le Sénégal avait en effet tissé des relations diplomatiques avec Taïwan, avant de se tourner vers la Chine en 1971. Le gouvernement avait ensuite restauré ses relations avec Taïwan en 1995, et finalement renoué avec la RPC en 2005. Depuis, le gouvernement s’emploie à consolider ses liens politiques avec la Chine.

À partir de 2017, et durant le deuxième mandat du dirigeant chinois Xi Jinping, la Chine s’est mise à renforcer ses liens avec l’Afrique de l’Ouest et les pays d’Afrique francophone, en ciblant tout particulièrement le Sénégal. En 2017, la RPC a investi 100 millions de dollars au Sénégal, et l’année suivante, Xi Jinping a visité le pays et conclu un accord permettant au Sénégal de devenir la première nation d’Afrique de l’Ouest à intégrer la Belt and Road Initiative (BRI)3 . À l’occasion de cette visite, des représentants des deux pays ont également signé un traité d’assistance juridique mutuelle ainsi qu’un traité d’extradition, mais aucun de ces textes n’a été ratifié4 .

La Chine est désormais le deuxième marché d’exportation du Sénégal après la France5 . Le gouvernement chinois a par ailleurs pris en charge la construction d’une arène de lutte à Dakar pour un montant de 53 millions de dollars, et financé le Musée des civilisations noires6 . Des sociétés chinoises ont en outre contribué au financement de plusieurs grands projets d’infrastructure, parmi lesquels une autoroute reliant Dakar, la capitale, à Touba, deuxième ville du pays7 . Le Sénégal est candidat pour devenir membre de la Banque asiatique d’investissement dans les infrastructures (BAII). Il est aussi membre du Forum sur la coopération sino-africaine (FOCAC), qu’il copréside avec la Chine pour la période 2018-20248 . En novembre 2021, le pays a d’ailleurs accueilli la huitième conférence ministérielle du FOCAC, l’une des plus grandes rencontres internationales organisées sur le continent africain9 .

Les membres de la diaspora et les expatriés chinois sont peu nombreux au Sénégal. En 2017, le New York Times estimait cette communauté à environ 2 000 personnes, résidant principalement à Dakar10 . Selon les statistiques du gouvernement chinois, le Sénégal hébergerait 8 000 Chinois, essentiellement à Dakar, employés dans des entreprises chinoises (bâtiment, commerce, industrie, pêche, logistique ou tourisme) ou patrons de restaurants chinois11 .

Les efforts d’influence de Pékin sur les médias

Propagande et promotion des récits privilégiés

Principaux récits

Les récits véhiculés par les médias d’État chinois au Sénégal répondent à la stratégie de propagande à long terme du PCC consistant à « bien raconter l’histoire de la Chine » et à mettre en lumière les réalisations bilatérales. Cette approche s’est intensifiée pendant la période étudiée, avec le déploiement d’une stratégie plus agressive et proactive auprès des médias internationaux. Les médias d’État chinois présents au Sénégal se sont attachés donner une image positive de la Chine, des progrès scientifiques et technologiques chinois et des relations bilatérales, vantant en particulier les atouts économiques que représentent ces relations pour le Sénégal12 . Les comptes officiels de réseaux sociaux font souvent l’éloge de projets économiques réalisés ou financés par des sociétés chinoises.

En avril 2020, en pleine pandémie de COVID-19, des reportages affirmant que des Noirs africains se seraient vu refuser l’accès à des services essentiels en Chine, et auraient été dans certains cas expulsés de leur domicile et placés en quarantaine obligatoire, ont déclenché un tollé dans de nombreux pays d’Afrique, notamment au Sénégal13 . Les médias d’État chinois ont alors commencé à cibler les consommateurs d’actualités du Sénégal et des autres pays d’Afrique francophone en publiant des contenus en langue française dans lesquels des étudiants et des entrepreneurs africains installés en Chine démentaient ces témoignages et présentaient la gestion de la pandémie par les autorités chinoises sous un jour plus positif14 .

Les comptes diplomatiques et ceux des médias d’État applaudissent l’efficacité des mesures sanitaires du gouvernement chinois face à la pandémie de COVID-19 et de ses politiques de lutte contre la pauvreté, citant parfois des experts sénégalais qui saluent ces efforts15 . Ils abordent également la « diplomatie vaccinale » de l’État chinois ou son soutien à la lutte contre la COVID-19 au Sénégal, et présentent souvent la Chine comme « le premier et le plus important contributeur » de l’aide apportée au pays16 . Les comptes d’État ont par ailleurs lancé une campagne de propagande en français afin de contrer les condamnations des violations des droits humains commises par le PCC, notamment au Tibet, dans le Xinjiang et à Hong Kong17 .

Les médias d’État chinois relaient également des discours panafricains, en étrillant régulièrement les anciens pouvoirs coloniaux et en distillant l’idée que la Chine serait l’amie de l’Afrique du fait de son propre passé de victime du colonialisme18 . Avant la conférence du FOCAC organisée en novembre 2021 à Dakar, les autorités et les médias d’État chinois ont fait valoir sur les réseaux sociaux et dans la presse locale l’amitié de longue date entre la Chine et les pays d’Afrique, l’atout économique que représente la Chine pour le continent, ainsi que le soutien mutuel qu’ils s’apportent19 .

Principaux canaux de diffusion

Les médias d’État chinois sont de plus en plus présents au Sénégal. Les antennes francophones de China Global Television Network (CGTN) et de Radio Chine internationale (RCI) disposent de bureaux ou de correspondants qui leur assurent une présence physique dans le pays, de même que Xinhua et China Central Television (CCTV). CGTN Français et CCTV Chinois sont disponibles via l’offre de télévision par satellite du chinois StarTimes.

Radio Chine internationale: Le média d’État chinois le plus présent au Sénégal est la version francophone de Radio Chine internationale. Implantée dans le pays depuis 2010 grâce au soutien de l’ambassade de Chine, RCI Français émet en français et en chinois sur quatre fréquences FM : à Dakar, où vit 25 % de la population sénégalaise, et dans trois grandes villes du nord, du centre et du sud du pays. La radio et la télévision sont les principales sources d’information dans le pays, compte tenu d’un taux d’analphabétisme supérieur à 50 % chez les Sénégalais de plus de 15 ans en 2019, selon l’Organisation des Nations Unies pour l’éducation, la science et la culture (UNESCO)20 .

Après un démarrage timide surtout basé sur la reprise des communiqués de Xinhua et de l’ambassade, la direction chinoise de RCI Français a décidé en 2015 de recruter et de former des journalistes sénégalais, et la radio et s’est mise à produire des contenus plus adaptés aux auditeurs locaux. RCI s’est également dotée d’un nouveau siège social équipé de matériel de pointe ainsi que d’un studio de radio et de télévision21 , où elle produit des émissions qu’elle diffuse dans toute l’Afrique francophone22 . Selon une analyse de contenu de 2015, 50 % des productions de RCI Sénégal s’appuient sur des informations officielles du gouvernement chinois et 48 % sont des « reportages sur place » qui mettent en lumière des entreprises chinoises ou des expatriés chinois au Sénégal ; tous les sujets sont envoyés à Pékin pour y être montés et approuvés avant leur diffusion sur les ondes sénégalaises23 . RCI Français propose un site web (distinct de son site principal) spécialement destiné au Sénégal, qui présente l’équipe locale et qui, selon le compteur de visites affiché en page d’accueil, aurait reçu 1,3 million de visiteurs entre janvier 2019 et septembre 202124 .

Diplomatie publique et accords de partage de contenus: La propagande du gouvernement chinois parvient à s’infiltrer dans les médias locaux grâce à des accords de partage de contenus. Le portail sénégalais Seneweb, qui compte parmi les sites internet les plus visités d’Afrique subsaharienne francophone, propose des articles sur divers sujets en rapport avec la Chine en s’appuyant sur des sources du gouvernement chinois, sur des dépêches d’agences internationales comme l’Agence France-Presse (AFP) ou sur le site d’information belge en langue française 7sur7, mais également en faisant appel à des journalistes locaux. Le président-directeur général de Seneweb, Abdoulaye Salam Fall, a confié lors d’un entretien que le portail avait signé un accord de partage de contenus avec Xinhua en 2017. Selon lui, Seneweb reçoit régulièrement des articles de Xinhua, mais préfère « traiter l’actualité chinoise en se fondant sur des contenus produits par des médias internationaux non chinois »25 . En vertu de ce contrat, Seneweb fait paraître des articles d’opinion de l’ambassadeur de Chine au Sénégal, mais le portail « n’est pas payé » pour les publier.

Toujours dans le cadre de cet accord, Seneweb a diffusé début novembre 2021 une tribune de l’ambassadeur de Chine au sujet de la coopération sino-africaine pendant la pandémie26 . L’article a été vu 1 200 fois, un chiffre similaire à celui enregistré pour d’autres contenus du site relatifs à la Chine, mais bien loin des 22 000 vues générées par une autre tribune du diplomate datant de novembre 2020, consacrée au 20e anniversaire du FOCAC27 . Seneweb a également mis en ligne des textes de l’ambassade de Chine en France, notamment un long article de décembre 2021, vu près de 4 000 fois, qui attaquait les chercheurs et les organisations ayant fait état de violations des droits humains dans le Xinjiang28 . Cet article a été commenté à la fois par des internautes qui défendaient la position du gouvernement chinois et par des lecteurs reprochant vivement à Seneweb d’avoir servi de relais à la propagande chinoise.

L’ambassade de Chine a également organisé des conférences de presse dans le pays afin de propager de fausses informations, qui ont ensuite circulé dans les médias locaux, au sujet des violations des droits humains en Chine. Seneweb, par exemple, a publié en décembre 2021 un article intitulé « Ce qui se dit sur Xinjiang n’est pas conforme à la réalité »29 . Ce texte rendait compte sans aucune distance critique d’une conférence de presse organisée par l’ambassade de Chine à Dakar, lors de laquelle des représentants avaient affirmé que les témoignages de persécutions subies par les Ouïghours étaient une invention des médias européens et américains et du Congrès des États-Unis.

Partenariats étroits avec les médias d’État sénégalais: L’influent quotidien d’État Le Soleil fait parfois paraître des articles de propagande chinoise sans y apporter d’analyse critique. En juillet 2021, il a par exemple diffusé deux articles sur le centenaire du PCC, essentiellement fondés sur des déclarations de l’ambassadeur de Chine au Sénégal et sur un discours de Xi Jinping30 . Il a aussi interviewé l’ambassadeur de Chine six fois au cours de la période étudiée31 , et sorti en mars 2020 un entretien exclusif avec l’ambassadeur de l’époque Zhang Xun, un échange que l’ambassade a partagé sur son propre site internet32 . Des extraits de tribunes de l’ambassadeur parues sur Le Soleil ont été repris sous forme d’articles par l’Agence de presse sénégalaise (APS) et publiés dans ce format sur d’autres sites d’information. Le Soleil a également conclu avec le gouvernement chinois un accord relatif au financement de voyages de presse en Chine33 .

L’agence de presse nationale APS collabore depuis longtemps avec Xinhua, leur accord de partage de contenus datant de 1978. En juillet 2019, lors d’une visite au Sénégal du rédacteur en chef de Xinhua He Ping, les deux agences ont renouvelé leur accord de partenariat et se sont engagées à renforcer leur coopération dans le domaine des médias en ligne34 . Il semblerait que l’APS utilise les contenus de Xinhua dans des articles consacrés à l’actualité chinoise ou aux questions sino-sénégalaises, entre autres sujets35 . De son côté, la Radiodiffusion télévision sénégalaise (RTS) a signé un accord avec China Media Group en 2018 afin de proposer des séries télévisées et des films chinois36 . La chaîne publique diffuse parfois des contenus pro-Pékin ; elle a par exemple affiché un compte à rebours de la visite de Xi Jinping au Sénégal en 201837 . Elle a également réalisé des interviews de l’ambassadeur de Chine qui ont ensuite été republiées sur le site internet de l’ambassade, signe que l’institution n’a rien trouvé à redire aux questions posées par les journalistes38 .

Présence limitée sur les réseaux sociaux: La présence du gouvernement chinois sur les réseaux sociaux au Sénégal reste discrète. L’ambassade de Chine à Dakar ne possède pas de page Facebook, et son compte Twitter (@ChineAmbassade) enregistrait 1 080 abonnés en mai 202239 . Ses messages concernent uniquement les relations sino-sénégalaises et l’actualité chinoise, et aucune de ses publications n’est devenue virale ou n’a même suscité d’interactions notables avec les internautes du pays. Facebook est beaucoup plus répandu que Twitter au Sénégal : la plateforme compte environ 3,2 millions d’utilisateurs, contre quelque 148 000 pour Twitter40 . Si l’ambassade s’assure une présence sur une plateforme de réseaux sociaux appréciée dans le pays, c’est sans doute davantage pour faire plaisir à Pékin que pour toucher la population locale. Le taux de pénétration d’internet au Sénégal n’est que de 46 %, mais près de la moitié des internautes sont des jeunes de 14 à 24 ans : à l’avenir, la stratégie pourrait consister à cibler ces utilisateurs à l’aide de contenus plus intéressants41 .

RCI Sénégal possède une page Facebook qui compte 19 000 abonnés42 . RCI Français et CGTN Français, à l’envergure plus internationale, animent des pages Facebook suivies respectivement par 2,5 millions et 20 millions d’abonnés. D’après les médias français, ces chiffres seraient artificiellement gonflés par de nombreux faux comptes, mais il est possible que les deux pages aient tout de même de véritables abonnés en Afrique francophone. Selon la Bibliothèque publicitaire de Facebook (Facebook Ad Library), CGTN Français aurait diffusé plusieurs publicités à destination des utilisateurs sénégalais43 . Certains encarts mettaient en avant des infrastructures chinoises, des événements politiques ou encore la culture chinoise, d’autres véhiculaient des messages anti-américains, et deux seulement concernaient l’Afrique, mais pas particulièrement le Sénégal.

Voyages de presse tous frais payés: Depuis le rétablissement des relations diplomatiques, de nombreux journalistes sénégalais ont été invités en Chine pour des voyages de presse ou des séjours d’étude. En 2019, une trentaine de rédacteurs en chef, de patrons de presse et de reporters se sont ainsi rendus dans le pays44 . Ces déplacements n’ont pas pu se poursuivre en 2020-2021 en raison de la pandémie de COVID-19. Certains voyages étaient organisés pour des médias sénégalais ; d’autres réunissaient des professionnels de plusieurs pays d’Afrique. Deux journalistes sénégalais qui y ont participé affirment ne pas avoir reçu de directives de leurs hôtes chinois quant à la manière de rendre compte de leur voyage45 .

Intervention de personnalités locales de premier plan: La propagande du PCC est également parvenue à percer dans les médias locaux à travers les déclarations de responsables politiques et d’intellectuels sénégalais reprenant la rhétorique du parti. Certaines personnalités ont notamment présenté la Chine comme un modèle de développement économique lors d’échanges sur la coopération sino-africaine ou sino-sénégalaise. On peut citer l’exemple de Mamadou Diop Decroix, député et dirigeant du parti d’opposition, qui, dans une tribune de 2021 cosignée avec un universitaire, a salué la supériorité du système de gouvernance du PCC, répété des éléments de langage du parti tels que « communauté d’intérêts partagés pour l’humanité » (formule chère à Xi Jinping), et affirmé que la Chine prônait « une coopération gagnant-gagnant » avec le reste du monde46 .

Campagnes de désinformation

Aucune campagne de désinformation ayant ciblé ou atteint les consommateurs d’actualités au Sénégal n’a été recensée au cours de la période étudiée. Le présent rapport utilise le terme « désinformation » au sens d’une diffusion intentionnelle de contenus faux ou trompeurs, en particulier au moyen d’une activité factice sur les plateformes mondiales de réseaux sociaux (utilisation de faux comptes, notamment).

Censure et intimidation

Aucun cas de pressions ou de menaces du gouvernement chinois sur des journalises sénégalais pour les inciter à censurer leurs reportages n’a été signalé pendant la période étudiée, et aucun organe de presse sénégalais n’est interdit en Chine47 . La liberté de rendre compte de certains sujets sensibles en lien avec la Chine ou les relations sino-sénégalaises est toutefois restreinte par des procès pour diffamation, et vraisemblablement par des tendances à l’autocensure. Ainsi, en février 2021, le président-directeur général et directeur de publication du quotidien Le Témoin Mamadou Oumar Ndiaye et le journaliste Moustapha Boly ont perdu un procès en diffamation intenté par le ministre des Pêches et de l’Économie maritime à cause d’un article accusant ce dernier d’avoir octroyé illégalement 52 licences de pêche à des navires chinois. Le journal a été condamné à verser un franc CFA symbolique de dommages et intérêts (soit l’équivalent d’une fraction de centime), mais le tribunal a refusé de donner suite à la demande du plaignant de suspendre la parution du quotidien pendant trois mois48 . Rien n’indique que le gouvernement chinois ait joué le moindre rôle dans cette affaire.

Les médias d’information grand public et les commentateurs n’évoquent quasiment pas les brutalités commises contre les Ouïghours dans le Xinjiang, alors que le Sénégal est à 95 % musulman, que le sujet intéresse la population et que de nombreux Sénégalais sont solidaires des Ouïghours. La question est évoquée par certains responsables islamiques pendant la prière du vendredi. Cette couverture médiatique très limitée peut en partie s’expliquer par le manque de correspondants sénégalais indépendants et critiques basés en Chine. Les Sénégalais ont accès aux reportages de certains médias internationaux sur la question, mais aussi et surtout aux positions du gouvernement chinois sur le Xinjiang, souvent relayées dans les médias locaux.

Contrôle des infrastructures de diffusion

Les entreprises chinoises occupent une position privilégiée dans les infrastructures de diffusion de contenus au Sénégal. En 2017, le gouvernement chinois a conclu avec le Sénégal un accord lui permettant d’offrir la télévision par satellite à 300 villages sénégalais dans le cadre du projet « Accès à la TV satellite pour 10 000 villages africains » lancé par Xi Jinping49 . Après appel d’offres, le marché a été attribué à l’opérateur chinois StarTimes, qui fournit des services de télévision numérique à plus de 10 millions d’abonnés dans 30 pays d’Afrique et gère déjà la mise en œuvre du projet des « 10 000 villages » dans des dizaines d’autres pays.

StarTimes est physiquement présent depuis plus de 10 ans dans les infrastructures de télévision du Sénégal. En 2010, il a signé un accord avec l’organisme national de diffusion RTS afin de l’aider à passer de l’analogique au numérique avant 2015, moyennant un investissement d’environ 118 millions de dollars50 . En 2018, StarTimes a également acquis les droits exclusifs de retransmission des matchs de football de la Ligue 1 sénégalaise, généralement très regardés51 (les mesures prises par l’autorité de régulation à l’égard de StarTimes sont détaillées dans la partie « Résilience et riposte »).

Huawei a participé à plusieurs projets de déploiement d’infrastructures de télécommunication dans le pays. En novembre 2020, Orange Sénégal (Sonatel), principal opérateur téléphonique du pays, a procédé au premier test du réseau mobile de cinquième génération (5G) effectué au Sénégal avec du matériel fourni par Huawei52 . En août 2021, des chercheurs ont découvert que des boîtiers de médiation déployés par Huawei au Sénégal étaient utilisés par les autorités locales pour bloquer des sites internet dédiés aux jeux en ligne, à la pornographie, au partage de fichiers en pair-à-pair, à la drogue et aux outils de contournement de la censure53 . Les boîtiers de médiation, ou middlebox, sont des périphériques de réseau aux utilisations multiples ; les fournisseurs d’accès à internet et les entreprises peuvent notamment s’en servir pour surveiller le trafic internet et bloquer certains sites web.

L’accès des Sénégalais à internet est facilité par des infrastructures conçues par des sociétés basées en Chine ou appartenant au PCC. Le fabricant chinois Transsion est le premier vendeur de téléphones portables en Afrique ; il possède en outre la marque Tecno, deuxième marque de smartphone la plus vendue au Sénégal avec 20 % de parts de marché54 . Il a été démontré que des logiciels malveillants avaient été préinstallés sur certains téléphones Tecno commercialisés en Afrique et en Asie du Sud-Est55 .

L’application TikTok, développée par le groupe chinois ByteDance pour le marché mondial, s’est imposée au Sénégal pendant la période étudiée, même si l’on ne sait pas exactement combien de fois elle a été téléchargée. La plateforme est utilisée par tout un chacun, et des responsables politiques s’en servent pour séduire les électeurs. Il est établi que TikTok a supprimé ces dernières années certains contenus politiquement sensibles ou limité leur visibilité, notamment pour des publications enfreignant les directives de censure de la Chine, mais l’entreprise a déclaré par la suite qu’il s’agissait d’une erreur corrigée depuis56 . Selon un reportage de juin 2022, des fuites audio de réunions internes de TikTok remettent en question la véracité des déclarations de ByteDance concernant la protection des données des internautes américains, et plus généralement d’autres déclarations de la maison-mère au sujet de ses politiques57 . Au cours de la période examinée, le contrôle exercé sur les infrastructures de diffusion ne semble pas avoir été mis à profit pour écarter des contenus critiques, ou inversement pour amplifier des messages pro-Pékin au Sénégal.

Diffusion des normes et tactiques de contrôle des médias ou des modèles de gouvernance des médias du PCC

  • Un système de souveraineté des données inspiré de celui du PCC: Le gouvernement sénégalais a fait appel à des sociétés chinoises pour développer les infrastructures de données du pays, et il envisage d’adopter des systèmes de contrôle de l’internet similaires à ceux du PCC. De nombreuses infrastructures ont été mises en place en partenariat avec l’entreprise chinoise Huawei, qui a déjà été impliquée dans des opérations de surveillance et de censure en Chine et à l’étranger. En juin 2021, le président du Sénégal a annoncé que toutes les données et plateformes gouvernementales seraient désormais hébergées dans le pays, dans un nouveau centre de données financé grâce à un prêt de l’État chinois et équipé de matériel Huawei58 ; il a d’ailleurs salué cette « réalisation de la coopération sino-sénégalaise »59 . « Avec ce data center, l’État sénégalais sera souverain en matière de stockage de données », a déclaré un ministre du gouvernement : le modèle suivi est clairement celui du PCC, qui exige que toutes les données soient conservées dans le pays afin que le gouvernement puisse y accéder.
  • Un système de contrôle de l’information inspiré de celui du PCC: L’avant-projet de loi sur l’encadrement des plateformes de réseaux sociaux, annoncé en février 2021 par le gouvernement sénégalais, s’inspire également des modèles autoritaires de contrôle de l’internet, en particulier de ceux utilisés en Chine. Selon le président Macky Sall, ce projet de loi s’impose face aux « dérives » observées en ligne (propos haineux et diffamatoires, entre autres). Toutefois, les propositions avancées menaceraient sérieusement la liberté d’expression en ligne60 . Ce projet de loi obligerait en effet les plateformes comme Facebook, Twitter ou YouTube et les applications chinoises telles que TikTok à ouvrir des bureaux au Sénégal et à nommer à leur direction des ressortissants sénégalais, auxquels le gouvernement pourrait signaler quels contenus il souhaite censurer. Tout refus de se plier à ces exigences serait sanctionné par une suspension de la plateforme dans le pays pour une durée déterminée. Au bout de trois manquements, la plateforme incriminée serait purement et simplement interdite au Sénégal. Des groupes locaux de la société civile ont appelé le gouvernement à abandonner ce projet de loi, considéré comme une menace pour la liberté de la presse et la liberté d’association61 . Même en dehors du cadre législatif, le gouvernement sénégalais adopte de plus en plus des techniques de contrôle de l’information similaires à celles du PCC. En mars 2021, les autorités ont en effet ordonné le blocage de plusieurs sites internet et applications de messagerie lors des affrontements qui ont suivi l’arrestation d’une figure de l’opposition62 .
  • Des formations destinées à promouvoir le modèle du PCC auprès des journalistes: Il semblerait que les formations de journalistes subventionnées par la Chine aient pour objectif de faire évoluer les normes journalistiques. Un journaliste sénégalais qui a participé à un voyage en Chine tous frais payés a déclaré lors d’un entretien : « Le principe de ces voyages d’études, c’est de faire insidieusement mais progressivement accepter l’idée d’une dichotomie entre le journalisme à l’occidentale et la façon de travailler propre à certains pays comme la Chine », étant entendu que les pays d’Afrique devraient adopter les méthodes chinoises63 . Il est encore difficile d’évaluer l’impact de ces formations et de ces voyages de presse organisés et financés par les autorités chinoises, mais ils ne semblent pour l’instant pas avoir d’effets visibles sur les pratiques et les normes journalistiques sénégalaises. Une autre stratégie chinoise consiste à proposer du matériel et des technologies aux journalistes sénégalais. Une étude de 2015 révèle que le gouvernement chinois a offert de nombreux ordinateurs, imprimantes et autres matériels informatiques à différents médias sénégalais. La RTS a reçu un don très généreux destiné à faciliter son passage au numérique, ce qui a vraisemblablement dopé l’audience de la chaîne publique par rapport à des médias privés n’ayant pas bénéficié d’une telle aide64 .

Médias destinés à la diaspora chinoise

On estime que le Sénégal compte entre 2 000 et 8 000 membres de la diaspora et expatriés chinois, majoritairement employés dans des entreprises chinoises à Dakar65 . Il n’existe dans le pays aucun média sinophone important. Deux groupes liés au Département du travail du Front uni sont présents dans le pays : l’Association des ressortissants chinois au Sénégal (塞内加尔中国人联谊会) et l’Association pour la réunification pacifique de la Chine au Sénégal (塞内加尔中国和平统一促进会), toutes deux présidées par l’entrepreneur chinois Li Jicai (李吉才), qui travaille au Sénégal depuis plus de 30 ans et était considéré comme l’« ambassadeur civil » de la Chine lorsque Dakar entretenait des relations diplomatiques avec Taïwan66 . Les informations concernant l’ambassade ou les événements diplomatiques organisés au Sénégal sont majoritairement relayées sur le compte WeChat de Xinhua Afrique ou sur celui du ministère des Affaires étrangères consacré aux relations Chine-Afrique67 . L’application WeChat est la propriété du groupe technologique chinois Tencent, très proche du PCC.

Résilience et riposte des acteurs locaux

Résilience structurelle des médias

  • Journalisme d’investigation et accès à des médias internationaux très divers: En règle générale, les journalistes sénégalais respectent la déontologie et assistent régulièrement à des formations au journalisme d’investigation. Plusieurs ont participé à l’opération « West Africa Leaks » du Consortium international des journalistes d’investigation, une enquête approfondie de professionnels des médias sur des données obtenues grâce à des fuites, notamment les « Offshore Leaks », les « Pandora Papers » et les fichiers FinCEN68 . Certains médias sénégalais comme les sites d’information Ouestaf et Impact.sn ou le quotidien Libération Sénégal ont contribué à d’importantes enquêtes journalistiques collaboratives ces dernières années69 . Outre RCI et les médias d’État chinois, très présents dans le pays, les auditeurs radio et les téléspectateurs du Sénégal ont également accès à une large gamme de contenus proposés par des diffuseurs nationaux et internationaux très attachés à leur indépendance éditoriale. Radio France internationale (RFI), par exemple, continue d’occuper une position dominante en Afrique francophone. Selon une étude de 2020, elle se classerait au troisième rang des stations de radio les plus écoutées au Sénégal70 . RFI a inauguré de nouveaux locaux à Dakar en 2019 ; elle émet désormais en langue fulfude et en mandingue dans toute l’Afrique de l’Ouest, et touche des millions d’auditeurs71 .
  • Dynamisme de la société civile et des défenseurs de la liberté de la presse: Il existe au Sénégal plusieurs organisations indépendantes de la société civile qui surveillent et défendent la liberté de la presse et la liberté sur internet. Les organisations non gouvernementales (ONG) travaillent généralement sans ingérence d’acteurs étatiques ou non étatiques, à l’exception des groupes LGBT+ dont le fonctionnement est entravé par un climat d’hostilité généralisé72 . L’Union des journalistes d’Afrique de l’Ouest, dont le siège social se situe à Dakar, œuvre en faveur de la liberté d’expression et d’une information libre et non censurée73 . De son côté, le Syndicat des professionnels de l’information et de la communication au Sénégal (SYNPICS) milite pour la liberté de la presse et la sécurité des journalistes ; il organise également des formations techniques, notamment sur le thème des élections locales74 . L’association panafricaine indépendante de vérification de l’information Africa Check, qui s’emploie depuis plusieurs années à vérifier les déclarations faites dans l’espace public, possède un bureau francophone au Sénégal75 .
  • Réglementation des médias et inquiétudes au sujet du nouveau Code de la presse: Le Conseil national de régulation de l’audiovisuel (CNRA) est chargé de faire respecter la loi dans le secteur des médias. En vertu de l’article 69 du Code de la presse, toute entreprise de presse écrite doit être détenue à au moins 51 % par une personne de nationalité sénégalaise, et un ressortissant étranger ne peut posséder plus de 20 % de son capital. Le Sénégal dispose également d’un organe indépendant d’autorégulation des médias, le Conseil pour l’observation des règles d’éthique et de déontologie dans les médias (CORED)76 . Le nouveau Code de la presse entré en vigueur en 2021 a toutefois été critiqué par des journalistes locaux affirmant que certaines dispositions menaçaient la liberté de la presse, notamment le pouvoir accordé au CORED de suspendre des journalistes, de leur retirer leur carte de presse ou d’exclure certains de ses membres. Le tribunal des pairs du Conseil de presse, constitué de journalistes en activité et à la retraite, est perméable à l’influence de puissants responsables gouvernementaux susceptibles de vouloir se servir des sanctions du CORED pour pénaliser certains journalistes indépendants. Le CNRA et le CORED se sont rencontrés en décembre 2020 afin d’harmoniser leurs stratégies d’encadrement des médias « pour un paysage médiatique digne de la démocratie »77 .

Résilience face à l’influence chinoise

  • Des articles critiques envers les activités du PCC grâce aux agences de presse internationales: Certains médias sénégalais font paraître des articles qui condamnent les violations des droits humains commises par le PCC en Chine ou mettent en cause les effets pervers des investissements chinois au Sénégal78 . Ils reprennent souvent des dépêches d’agences de presse internationales ou des contenus de médias en langue française tels que le journal belge francophone 7sur7. En avril 2021, le quotidien Le Témoin a publié un article accusant le ministre des Pêches et de l’Économie maritime d’avoir illégalement octroyé 52 licences de pêche à des navires chinois opérant dans les eaux sénégalaises79 , ce qui lui a valu d’être condamné pour diffamation (voir la partie « Censure »). Les médias ont parfois reproché au gouvernement sénégalais et aux responsables musulmans du monde entier de ne pas dénoncer les atrocités commises en Chine contre les Ouïghours80 . En 2020, Demba Ba, ancien footballeur de l’équipe nationale du Sénégal qui a joué à Shanghai pendant plusieurs années, a publiquement accusé les pays musulmans de fermer les yeux sur le sort du peuple ouïghour, et ses propos ont été relayés dans les médias locaux81 .
  • Une utilisation sélective des articles de Xinhua afin de limiter la propagande: Si aucun groupe de presse n’a refusé ou cessé d’accepter des publireportages ou d’autres contenus sponsorisés par les médias d’État chinois, certains journalistes et rédacteurs en chef de médias comme l’APS et la RTS révèlent que malgré les accords de partage de contenus, ils évitent de reprendre certains articles politiques ou diplomatiques de Xinhua qu’ils jugent « inintéressants » ou trop propagandistes. Ils optent plutôt pour les dépêches consacrées au sport, à la culture ou à l’économie afin d’échapper aux remontrances d’une hiérarchie déterminée à leur faire utiliser les accords de partage de contenus82 .
  • StarTimes dans le viseur de l’autorité de régulation: Le CNRA a statué contre StarTimes dans le cadre d’un litige en 2018, mais l’entreprise chinoise et le gouvernement sénégalais sont finalement parvenus à contourner certaines décisions rendues par l’organisme de régulation. En juin 2018, le groupe sénégalais Excaf Télécom avait saisi le CNRA et porté plainte contre StarTimes pour atteinte à ses droits exclusifs de distribution de services de télévision numérique terrestre (TNT). StarTimes aurait en effet commercialisé des services de TNT et fourni aux clients de son offre de télévision par satellite des décodeurs pouvant également capter le signal de la TNT, dont Excaf avait l’exclusivité d’exploitation. En septembre 2018, le CNRA a jugé que StarTimes opérait illégalement au Sénégal, d’une part parce que ses activités enfreignaient l’exclusivité consentie à Excaf Télécom sur les services de TNT, et d’autre part parce que l’entreprise, filiale d’un groupe chinois enregistrée à Maurice, appartenait en totalité à des intérêts étrangers, ce qui est contraire aux dispositions du Code de la presse sénégalais relatives à la propriété étrangère83 . Le CNRA a donc déclaré que StarTimes menait « [ses] activités au Sénégal dans une totale illégalité, ignorant délibérément les règles qui doivent les régir »84 . En dépit de cette décision, début novembre de la même année, StarTimes a acquis les droits exclusifs de retransmission des matchs de football de la Ligue 1 sénégalaise pour une durée de 10 ans. Quelques jours plus tard, le CNRA l’a condamné à verser 30 millions de francs CFA (environ 50 000 dollars) de dommages et intérêts, mais le directeur de l’autorité réglementaire a déclaré que StarTimes, pourtant toujours pas en règle avec le Code de la presse, était libre de diffuser les matchs85 . À la même période, un représentant de StarTimes a indiqué aux médias locaux que la société avait obtenu du ministère de la Communication l’autorisation de poursuivre le projet des 300 villages, un accord permettant au gouvernement chinois de fournir gratuitement la télévision par satellite à des villages sénégalais86 .

Bien que l’autorité de régulation ait tenté d’obliger StarTimes à se conformer aux lois sur les médias, les relations bilatérales entre les deux gouvernements ont finalement permis à la multinationale d’échapper aux sanctions pour infractions au Code de la presse. En octobre 2021, StarTimes a annoncé avoir entamé la deuxième phase du projet des 300 villages à Dakar, et l’un des principaux responsables du ministère de la Culture et de la Communication a participé à la cérémonie de lancement87 .

Vulnérabilités

Malgré ces quelques points de résilience, il reste plusieurs domaines dans lesquels le Sénégal demeure particulièrement vulnérable à l’influence du PCC et où la liberté de la presse et la liberté d’expression pourraient être améliorées.

  • Une expertise limitée concernant la Chine: Le Sénégal ne compte pas beaucoup d’experts indépendants spécialistes de la Chine, du PCC ou de la situation en matière de droits humains dans l’État-parti. Les médias privés du pays ne voient pas l’intérêt ou n’ont pas les moyens d’envoyer des correspondants en Chine. La plupart des professionnels qui possèdent une expérience des questions chinoises sont par conséquent liés soit au gouvernement sénégalais, soit au gouvernement chinois. Le quotidien d’État Le Soleil, par exemple, a eu un correspondant en Chine pendant deux ans grâce à un parrainage du gouvernement chinois. La Chine n’étant pas non plus un sujet prioritaire pour les consommateurs d’actualités, seuls quelques reporters et commentateurs s’y consacrent exclusivement.
  • Pas assez de programmes d’éducation aux médias: Le Sénégal compte plusieurs groupes de la société civile défendant la liberté de la presse, et le pays abrite également le siège francophone d’une organisation de vérification de l’information. En revanche, contrairement à beaucoup d’autres démocraties, il ne propose guère de programmes d’éducation aux médias destinés à sensibiliser le grand public et à lui apprendre à vérifier la fiabilité et la véracité des informations.
  • Des failles en matière d’encadrement des médias: Aucune loi ne limite la propriété croisée des médias afin d’éviter l’élimination artificielle des concurrents ou ne restreint la possibilité pour un parti politique ou autre organisation partisane de posséder des médias. Le pays n’est pas non plus doté de lois empêchant les poursuites stratégiques contre la mobilisation publique (lois contre les « procédures bâillons »). Des journalistes ayant enquêté sur les investissements chinois dans le pays ont d’ailleurs été poursuivis pour diffamation. En outre, il n’existe aucun mécanisme d’examen et de contrôle concernant la propriété étrangère et les investissements étrangers dans les médias ou dans les infrastructures d’information numérique, un secteur dominé par Huawei et StarTimes. De manière générale, la propriété des médias manque de transparence au Sénégal.
  • De nouvelles règles de droit pénal qui portent atteinte à la liberté d’expression et à la liberté de la presse: La Constitution du Sénégal garantit la liberté d’expression, mais un nouveau Code de la presse entré en vigueur en 2021 criminalise certaines formes d’expression, ce qui a été critiqué par les organisations de défense de la liberté de la presse88 . En vertu de ce nouveau code, les journalistes peuvent être condamnés à deux ans d’emprisonnement pour des faits de diffamation, voire à trois ans pour la publication de « fausses nouvelles » ; les rédacteurs en chef ou directeurs de publication qui ne justifient pas d’un certain nombre d’années d’expérience professionnelle s’exposent pour leur part à une peine d’un an de prison89 .

Impact sur l’opinion publique

L’influence chinoise dans les médias au Sénégal semble avoir un impact limité. Les médias d’État chinois sont présents physiquement dans le pays, où ils diffusent et publient en français, et des tribunes de l’ambassade de Chine et de diplomates chinois sont parfois publiées par des médias francophones locaux. Cependant, on estime que le français n’est parlé que par 20 à 30 % de la population, et principalement par les élites politiques et économiques. RCI propose des sujets plus locaux et emploie davantage de journalistes sénégalais, mais ses émissions n’ont pas particulièrement la cote. Selon un journaliste interrogé en 2018 dans le cadre d’une étude, « À Ziguinchor, la radio chinoise n’est pas vraiment écoutée. Les gens ne savent même pas qu’elle existe la plupart du temps »90 .

Les affaires chinoises sont souvent jugées éloignées des préoccupations des Sénégalais, et aucun média du pays n’assure une couverture quotidienne ni même hebdomadaire de l’actualité chinoise. La presse s’intéresse surtout à la Chine lors des conférences internationales réunissant des chefs d’État ou des ministres. De plus, les médias de propagande sont la plupart du temps mal vus par les citoyens sénégalais, et les stations de radio ou les journaux notoirement financés par des partis politiques ne parviennent généralement pas à s’imposer. De nombreux journalistes se montrent méfiants envers les médias soutenus par l’État chinois, et certains sont bien résolus à ne pas reprendre leurs contenus politiques.

Les derniers sondages du Pew Research Center révèlent que la proportion de la population ayant une opinion favorable de la Chine est passée de 77 % à 64 % des personnes interrogées entre 2013 et 2017. De même, seuls 50 % des Sénégalais sondés en 2017 estimaient que le gouvernement chinois respectait les libertés individuelles de sa population, contre 59 % en 2013. Une majorité de répondants (53 %) a toutefois déclaré avoir confiance en Xi Jinping en 201791 .

Perspectives

Nous présentons ici différentes évolutions possibles en ce qui concerne l’influence de Pékin sur les médias au Sénégal, évolutions qu’il s’agira de surveiller de près dans les années à venir.

  • Élargissement à des contenus en langue locale: Des responsables de la radio chinoise RCI tentent de se familiariser avec le wolof afin de mieux communiquer avec les journalistes locaux, et certains auraient même pris des noms sénégalais92 . Les médias d’État chinois auraient un impact nettement plus importatnt s’ils se mettaient à diffuser et à publier en wolof et dans d’autres langues locales.
  • Mise à profit des infrastructures et des médias détenus pour des opérations de surveillance et de manipulation des contenus: Certains journalistes sénégalais ont manifesté leur inquiétude quant à la présence d’entreprises chinoises étroitement liées aux pouvoirs publics chinois dans les médias et le secteur des télécommunications. Ils redoutent en effet que le gouvernement chinois puisse « contrôler les données [des particuliers] » ou surveiller les utilisateurs sénégalais grâce à des systèmes de localisation des données93 . La domination exercée par StarTimes sur les infrastructures de télévision et le mépris dont il a déjà fait preuve à l’égard des autorités réglementaires locales exacerbent les craintes d’une tentative de prise de contrôle des chaînes et des contenus proposés aux consommateurs d’actualités.
  • Nécessité d’un renforcement de la réglementation et des recommandations dans le secteur des médias: Des entrepreneurs locaux proches du PCC pourraient profiter des failles du système national de régulation des médias et des pressions financières qui pèsent sur ce secteur pour créer ou financer des sites d’information relayant la propagande du gouvernement chinois. Les autorités auraient intérêt à mieux faire respecter les règles relatives à la propriété des médias, notamment par des entités étrangères. Les organes de régulation et d’autorégulation de la presse devraient rédiger des recommandations concernant les normes éthiques et les bonnes pratiques à adopter en cas de coopération avec des médias officiels et des organismes officiels étrangers. Le gouvernement devrait rejeter ou modifier les nouveaux textes législatifs et prendre des mesures pour protéger la liberté de la presse et la liberté d’expression.

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